Géopolitique & conflitsGéopolitique·Fin de la présence militaire américaine en Irak
En Irak, le départ américain ne suffit pas à faire une souveraineté
Mercredi 30 septembre, les dernières troupes américaines doivent quitter leurs bases irakiennes, vingt-trois ans après l’invasion de 2003. Bagdad célèbre des « Jours de la souveraineté », mais le vide laissé profite d’abord à Téhéran et à ses milices, tandis que l’État islamique guette la brèche. Retour sur un retrait qui ressemble étrangement à celui de 2011.
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Il ne reste plus, d’après NPR, que quelques centaines des quelque 2 500 soldats américains présents en Irak au début de l’année. D’ici à mercredi 30 septembre, tous doivent avoir quitté les dernières bases du pays, mettant fin à une présence militaire ouverte en 2003 par l’invasion qui renversa Saddam Hussein. Le gouvernement irakien a décrété deux jours fériés, mercredi et jeudi, et des festivités jusqu’à samedi sous le label de « Jours de la souveraineté », rapporte le quotidien émirien The National. Environ 4 500 Américains sont morts en Irak au cours de ces deux décennies, rappelle l’agence Reuters.
Le symbole est considérable. Mais le calendrier, lui, dit autre chose : ce retrait, négocié en 2024 sous Joe Biden, est exécuté par l’administration de Donald Trump au moment même où Washington mène une guerre contre l’Iran, le voisin qui dispose à Bagdad de la plus profonde influence. Samedi 26 septembre encore, le président américain a rejeté la « feuille de route » en sept jours proposée par Téhéran pour rouvrir le détroit d’Ormuz, la jugeant « pas acceptable », selon Al Jazeera. Les soldats américains quittent donc l’Irak alors que le conflit régional qui justifiait hier leur présence n’est pas éteint.
Un retrait en deux temps, négocié sous Biden, exécuté sous Trump
Le cadre a été fixé par la déclaration conjointe du 27 septembre 2024, publiée par le département d’État. Elle prévoyait une transition en deux phases : jusqu’en septembre 2025, la fin de la mission militaire de la coalition internationale contre l’État islamique en Irak fédéral et l’abandon de certaines bases historiques ; puis, jusqu’en septembre 2026, le maintien d’un dispositif depuis l’Irak pour soutenir les opérations contre l’organisation djihadiste en Syrie. La première étape s’est prolongée : un contingent de conseillers est resté à Aïn al-Assad, dans la province d’Anbar, jusqu’en janvier 2026, date à laquelle l’armée irakienne a pris le contrôle de la base, selon CNN.
Le Premier ministre Ali al-Zaidi a scellé l’échéance lors de sa visite à la Maison Blanche, le 14 juillet, en l’enveloppant d’un discours économique : Bagdad et Washington y ont annoncé un « partenariat économique stratégique », les relations devant désormais reposer sur la coopération et le respect de la souveraineté. En août, son bureau a qualifié le 30 septembre de date « fixe et définitive » pour la fin de la mission de la coalition, rapporte Al Jazeera. Même le Kurdistan irakien, longtemps considéré comme l’ultime refuge de la présence américaine, est concerné : le retrait de la base de Harir, près d’Erbil, a commencé cet été, et l’accord de 2024 prévoit l’enlèvement des systèmes de défense aérienne américains qui y étaient stationnés. Selon les analystes cités par Al Jazeera, l’État irakien n’est probablement pas en mesure de protéger son ciel si l’Iran venait à viser Erbil avec missiles et drones.
2011, le précédent qu’on préfère oublier
L’histoire a déjà connu ce scénario, presque trait pour trait. En 2008, l’administration de George W. Bush avait signé avec Bagdad un accord sur le statut des forces prévoyant un départ à la fin de 2011 ; Barack Obama l’avait appliqué. Le 18 décembre 2011, un ultime convoi d’une centaine de véhicules transportant environ 500 soldats franchissait la frontière koweïtienne, relatait alors Al Jazeera. Le Premier ministre Nouri al-Maliki assurait que l’accord n’était ni prorogeable ni modifiable ; Washington n’avait pas obtenu l’immunité juridique qui aurait permis de maintenir une petite force de formation et d’antiterrorisme.
Moins de trois ans plus tard, l’État islamique s’emparait de Mossoul, et les États-Unis revenaient en 2014, cette fois à l’invitation du gouvernement irakien et à la tête d’une coalition internationale. En janvier 2020, après l’assassinat par un drone américain du général iranien Qassem Soleimani à Bagdad, le Parlement votait une résolution demandant l’expulsion des troupes étrangères, portée surtout par les élus chiites, tandis que nombre de députés sunnites et kurdes boycottaient la séance, rappelait CNN. Ce vote, resté sans effet immédiat, a fixé le cap politique qui aboutit aujourd’hui. De Bush à Obama, puis de Biden à Trump, la même mécanique se répète : un président négocie la sortie, son successeur l’exécute, et l’Irak hérite du vide.
La différence tient au contexte. En 2011, l’Iran était un acteur puissant mais indirect ; en 2026, il est en guerre ouverte avec les États-Unis et Israël depuis les frappes lancées le 28 février, qui ont aussi visé en Irak plusieurs milices rattachées à la Résistance islamique et aux Forces de mobilisation populaire (Hachd al-Chaabi).
Téhéran en embuscade, l’État islamique en veille
Pour les factions pro-iraniennes, le récit est déjà écrit. Abou Moujtaba al-Yassiri, commandant de la Résistance islamique en Irak, a décrit auprès de Reuters le retrait comme « une victoire historique pour les groupes de la résistance islamique irakienne et les Irakiens honorables, et une défaite écrasante pour le projet américain ». L’analyste Jasim al-Bahadli, spécialiste des groupes chiites armés, estime auprès de la même agence que Téhéran bénéficiera stratégiquement de la disparition d’une présence qui servait depuis des années de « contrepoids » à son influence, et que les milices chercheront à traduire cet élan en poids accru sur les décisions sécuritaires et politiques.
C’est là que le discours souverainiste de Bagdad rencontre sa limite. En juin, le gouvernement avait ordonné aux groupes armés de désarmer d’ici au 30 septembre, arguant qu’ils perdraient avec le départ américain toute justification. L’échéance a glissé : le conseiller à la sécurité nationale Qasim al-Araji a démenti le 19 septembre toute date butoir, puis Ali al-Zaidi a évoqué juin 2027 dans un entretien au New York Times, rapporte The National, qui précise que le secrétaire d’État Marco Rubio a abordé la question avec lui à New York. Le plan s’ouvrirait sur une trêve de quatre-vingt-dix jours durant laquelle milices et forces américaines renonceraient mutuellement à s’attaquer. Asaïb Ahl al-Haq, Kataïb Imam Ali et les Saraya al-Salam de Moqtada al-Sadr disent avoir placé leurs armes sous l’autorité de l’État ; les plus radicaux, Kataïb Hezbollah et Harakat Hezbollah al-Noujaba, refusent de désarmer tant que des troupes étrangères resteront dans le pays. La souveraineté, souligne Al Jazeera, dépend moins du départ des Américains que de la capacité du Premier ministre à réserver les armes à l’État.
Reste l’ennemi que la coalition était venue combattre. Selon The National, le service de contre-terrorisme irakien a tué deux kamikazes présumés de l’État islamique à Kirkouk quelques jours avant l’échéance. « Depuis plus de deux semaines, nous avons remarqué des mouvements de cellules dormantes », a déclaré à Reuters le commandant kurde Sirwan Barzani, qui redoute que l’absence du renseignement, de la logistique et des drones américains n’offre à l’organisation l’occasion de se regrouper.
Le 30 septembre marquera donc moins la fin d’une histoire que l’ouverture d’un test. L’Irak a obtenu ce que réclamaient depuis 2020 une majorité de ses élus et, sans doute, une large partie de sa population. Il lui faut désormais prouver, sans parapluie extérieur et au cœur d’une guerre régionale, que l’État peut tenir entre des milices qui se réclament de la victoire et des djihadistes qui misent sur la faille. En 2011, le pari avait été perdu en moins de trois ans.
Sources 19
Reuters (repris par U.S. News), NPR, The National et 9 autres médias
- US forces exit Iraq after two decades, leaving opening for Iran Reuters (repris par U.S. News), 29 septembre 2026 usnews.com
- After more than two decades, U.S. forces prepare to leave Iraq NPR, 27 septembre 2026 npr.org
- Iraq prepares for new chapter after US troop withdrawal as security concerns remain The National, 29 septembre 2026 thenationalnews.com
- Rubio and Al Zaidi discuss importance of disarming militias as Iraq pushes deadline to June 2027 The National, 22 septembre 2026 thenationalnews.com
- No fixed deadline for militia disarmament committee, says Iraqi PM adviser The National, 19 septembre 2026 thenationalnews.com
- Iraq counterterror forces kill ISIS fighters ahead of US-led coalition departure The National, 28 septembre 2026 thenationalnews.com
- Iraq faces sovereignty test as US-led military coalition exit nears Al Jazeera, 7 septembre 2026 aljazeera.com
- Iraq says September 30 withdrawal deadline for US-led coalition ‘final’ Al Jazeera, 12 août 2026 aljazeera.com
- Trump rejects Iran’s seven-day roadmap to end war and reopen Hormuz Al Jazeera, 26 septembre 2026 aljazeera.com
- In Trump meeting, Iraq PM says US troops to withdraw by Sept. 30 Al-Monitor, juillet 2026 al-monitor.com
- Iraq sets September 30 deadline for pro-Iran militias to disarm Al Arabiya, 29 juin 2026 english.alarabiya.net
- Iraq announces full withdrawal of US forces from its federal territory CNN, 18 janvier 2026 cnn.com
- Joint Statement Announcing the Timeline for the End of the Military Mission of the Global Coalition to Defeat ISIS in Iraq Département d’État des États-Unis, 27 septembre 2024 2021-2025.state.gov
- 2026 Iran war Encyclopædia Britannica britannica.com
- 2026 United States–Israeli conflict with pro-Iranian Iraqi militias Wikipedia en.wikipedia.org
- Last US combat troops leave Iraq Al Jazeera, 18 décembre 2011 aljazeera.com
- Last U.S. Forces Leave Iraq Radio Free Europe/Radio Liberty, 18 décembre 2011 rferl.org
- Iraqi Prime Minister: U.S. Troop Withdrawal in 2011 Is Sealed PBS NewsHour pbs.org
- Iraq has voted to expel US troops. Whether they’ll actually be kicked out is far from clear CNN, 6 janvier 2020 cnn.com