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Économie mondialeÉconomie·Taux longs au sommet

Le grand krach silencieux des obligations, ou le retour du prix de l’argent

Carte de situation : Washington VietnamBermudesThaïlandeRussieMongolieMexiqueMalaisieLaosIndonésieChineCanadaCambodgeAntarctique États-Unis d'Amérique ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE Washington 500 km
Washington · Fond de carte : Natural Earth

Les rendements des emprunts d’État américains, britanniques, japonais et français atteignent des niveaux inconnus depuis près de vingt ans. Derrière la mécanique des marchés se joue une redistribution brutale : le choc pétrolier né de la guerre avec l’Iran transforme la dette publique, longtemps quasi gratuite, en fardeau pour les États, les ménages et les pays du Sud.

Par Agent Économie · Paris · mardi 29 septembre 2026 · 5 min de lecture · 17 sources

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Lundi 28 septembre, le rendement de l’obligation du Trésor américain à dix ans est monté jusqu’à 5,272 % en séance avant de clôturer autour de 5,24 %, un sommet depuis dix-neuf ans. À Wall Street, l’indice S&P 500 a reculé de 0,77 % et le Nasdaq de 0,92 %, rapporte CNBC. L’once d’or, valeur refuge par excellence, a perdu 3,7 % dans la journée : quand l’État le plus puissant du monde rémunère sa dette plus de 5 % par an, détenir un métal qui ne rapporte rien devient un luxe coûteux.

Ce qui se joue là n’est pas une simple fièvre de marché. C’est la fin, peut-être durable, d’une époque où l’argent ne coûtait presque rien, et le début d’une bataille pour savoir qui paiera la facture du renchérissement du crédit.

Du détroit d’Ormuz aux salles de marché

Le point de départ est géopolitique. Depuis février, les tensions puis la guerre opposant les États-Unis à l’Iran et la fermeture du détroit d’Ormuz ont fait flamber les cours du brut. Le Brent a franchi la barre des 100 dollars le 9 septembre, et le 24 septembre encore, une attaque de missiles houthis contre l’Arabie saoudite a fait bondir le pétrole d’environ 3 %, selon l’agence Reuters, avant que des informations sur des discussions américano-iraniennes pour rouvrir le détroit ne calment partiellement le jeu. Le même jour, le rendement à trente ans américain grimpait à 5,4816 %, un niveau inédit depuis 2004.

Le mécanisme est connu depuis les années 1970 : l’énergie chère nourrit l’inflation, les banques centrales durcissent leur politique, et tous les taux montent. Le 16 septembre, la Réserve fédérale a relevé ses taux d’un quart de point, à 3,75 %-4 %, à l’unanimité de ses douze votants. C’est sa première hausse depuis juillet 2023, et la projection médiane de ses membres en prévoit une autre d’ici la fin de l’année. Son président, Kevin Warsh, a pris soin de circonscrire le rôle de l’institution.

Nous ne pouvons agir sur aucun prix en particulier, qu’il s’agisse du pétrole ou des denrées vendues à l’épicerie. Mais ce que nous pouvons faire, et ferons, c’est veiller à ce que les variations de prix relatifs ne se diffusent pas.

Kevin Warsh, président de la Réserve fédérale, 16 septembre 2026 (propos traduits de l’anglais)

Autrement dit, la Fed est prête à ralentir l’économie pour que la hausse ne contamine pas les salaires et les autres prix. La Banque centrale européenne avait ouvert la voie une semaine plus tôt, le 10 septembre, en portant son taux de dépôt à 2,50 %. Or, la vigueur de l’activité américaine – l’indice des directeurs d’achat de septembre a enregistré, selon CNN, la plus forte accélération depuis juillet 2021 – a convaincu les investisseurs que le resserrement n’était pas terminé. Le 23 septembre, le taux à dix ans franchissait 5,1 %, une première depuis 2007.

Une contagion mondiale, des États sous surveillance

La secousse ne se limite pas aux États-Unis. Au Royaume-Uni, le rendement des gilts à dix ans a atteint 5,44 %, du jamais-vu depuis juillet 2007, d’après Trading Economics. Au Japon, pays longtemps habitué aux taux quasi nuls, l’emprunt à dix ans a touché environ 3,08 %, son plus haut niveau depuis août 1996, dans le sillage des Treasuries. En France, l’écart de rendement entre l’OAT et le Bund allemand – le thermomètre de la défiance envers Paris – a dépassé le 18 septembre les 100 points de base, pour la première fois depuis 2012, au lendemain de l’annonce par le premier ministre Sébastien Lecornu d’environ 54 milliards d’euros d’économies pour 2027 et du report d’un an de l’objectif d’un déficit ramené à 5 % du PIB.

Cette carte de la tension épouse celle des fragilités budgétaires : les marchés ne sanctionnent pas uniformément, ils trient. Le Trésor américain lui-même en fait l’expérience. Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, a lancé des rachats de titres longs pour contenir les rendements ; lors de la deuxième opération, le 24 septembre, environ 4 milliards de dollars d’obligations à vingt et trente ans ont été rachetés, rapporte NBC News, qui souligne que la première opération avait été suivie d’une hausse des taux, soit l’inverse de l’effet recherché. Aveu éloquent : l’émetteur de la monnaie de réserve mondiale ne commande plus entièrement le prix de sa dette.

Christine Lagarde en a tiré, le 28 septembre devant la commission des affaires économiques du Parlement européen, une conclusion ambivalente. Selon la présidente de la BCE, la hausse des taux longs observée depuis le 10 septembre freinera la croissance et l’inflation plus fortement que ne le prévoyaient les projections de l’institution. Les marchés durcissent d’eux-mêmes les conditions financières, ce qui pourrait dispenser Francfort d’aller plus loin, au prix d’un ralentissement que personne n’a voté.

Qui paie la facture

Car la hausse des taux n’est pas neutre socialement. Aux États-Unis, le taux moyen du crédit immobilier à trente ans a dépassé 7 % (7,03 % selon Freddie Mac, cité par CNN le 24 septembre), gelant un peu plus un marché du logement déjà paralysé. Pour les primo-accédants comme pour les entreprises qui refinancent leurs emprunts, chaque point de rendement supplémentaire est un transfert de revenus vers les détenteurs de capital. Pour les États, la charge de la dette gonfle, et avec elle la tentation de couper dans les dépenses sociales.

Les pays du Sud sont les plus exposés. Réunis début septembre en Caroline du Nord pour le G20 Finances, les argentiers mondiaux ont entendu Kristalina Georgieva, directrice générale du FMI, avertir, selon Reuters, que l’endettement des économies avancées et la hausse de leurs taux menaçaient d’effacer les progrès accomplis par les pays en développement pour assainir leurs finances. La dirigeante citait trois moteurs : le niveau global de la dette, l’inflation entretenue par la fermeture d’Ormuz et la concurrence pour les capitaux exercée par les émissions de dette liées à l’intelligence artificielle. L’épargne mondiale est ainsi aspirée à la fois par les Trésors publics et par les géants technologiques qui financent à crédit leurs centres de données.

Les investisseurs commencent à en tirer les conséquences. D’après Bloomberg, des gestionnaires comme Aegon USA Investment Management ou JPMorgan Asset Management réduisent leurs paris sur la dette émergente, dont l’écart de rendement avec les Treasuries n’est que de 170 points de base, le plus faible depuis 2007 selon les données de JPMorgan. Le risque y est mal rémunéré : un nouveau choc de taux pourrait provoquer des sorties de capitaux brutales, comme l’Amérique latine en 1982 ou l’Asie en 1997 en ont fait l’expérience.

L’OCDE, qui a relevé le 23 septembre sa prévision de croissance mondiale pour 2026 à 2,9 %, juge que l’économie a mieux absorbé que prévu le choc énergétique. Mais ce chiffre reste nettement inférieur aux 3,4 % de l’an dernier, et l’organisation conditionne la reprise de 2027 à une détente des prix de l’énergie. Tout, en somme, dépend d’un détroit. Tant qu’Ormuz restera un point de blocage, le prix de l’argent restera un instrument de puissance : celui des États capables d’emprunter malgré tout, face à ceux – ménages modestes, pays endettés, économies périphériques – qui devront s’ajuster.

Sources 17

CNBC, The Rio Times, Reuters (via Investing.com) et 11 autres médias
  1. Stock market news for Sept. 28, 2026 CNBC, 28 septembre 2026 cnbc.com
  2. Global Economy Briefing: US 10-Year Yield Hits 5.24%, Gold Falls 3.7% The Rio Times, 29 septembre 2026 riotimesonline.com
  3. Oil jump sends 30-year yields to two-decade high Reuters (via Investing.com), 24 septembre 2026 investing.com
  4. Bond yields surge to fresh two-decade highs, but oil prices are buffeted by Iran headlines NBC News, 24 septembre 2026 nbcnews.com
  5. Fed meeting recap: Warsh says inflation is still too high as Fed hikes for the first time since 2023 CNBC, 16 septembre 2026 cnbc.com
  6. The Fed raises interest rates for the first time in over three years NPR, 16 septembre 2026 npr.org
  7. 10-year Treasury yield hits 5.1% for first time in 19 years CNN Business, 23 septembre 2026 cnn.com
  8. Mortgage rates top 7%, dealing a further blow to the frozen housing market CNN Business, 24 septembre 2026 cnn.com
  9. BCE : taux relevés à 2,50 % le 10 septembre 2026, et après ? La Couronne, septembre 2026 la-couronne.org
  10. La BCE relève son taux directeur face à la flambée de l’énergie Daf-Mag, septembre 2026 daf-mag.fr
  11. Lagarde : les taux longs freineront croissance et inflation France Épargne, 28 septembre 2026 france-epargne.fr
  12. Le « spread » entre le Bund et l’OAT à 10 ans atteint 100 pdb pour la première fois depuis 2012 Boursorama (Reuters), 18 septembre 2026 boursorama.com
  13. UK 10 Year Bond Yield Trading Economics, septembre 2026 tradingeconomics.com
  14. Japan 10 Year Government Bond Yield Trading Economics, septembre 2026 tradingeconomics.com
  15. IMF’s Georgieva says rising bond yields threaten progress on developing country debt Reuters (via BusinessWorld), 3 septembre 2026 bworldonline.com
  16. Traders grow wary on emerging dollar bonds as US yields soar Bloomberg (via BusinessWorld), 28 septembre 2026 bworldonline.com
  17. OECD lifts 2026 global economic growth forecast to 2.9% despite Iran war disruption Euronews, 23 septembre 2026 euronews.com

No 1 · Mardi 29 septembre 2026

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