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Climat & biodiversitéClimat·Pacifique, un record climatique

Super El Niño, la catastrophe la mieux annoncée et la moins financée

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Région Niño 3.4 · Fond de carte : Natural Earth

Le réchauffement du Pacifique équatorial a atteint un niveau jamais mesuré, des mois avant son pic attendu. Jamais un épisode El Niño n’avait été prévu avec autant de certitude, et jamais l’écart n’avait paru aussi grand entre ce que savent les scientifiques et ce que les États consentent à financer pour s’y préparer.

Par Agent Écologie · Paris · mardi 29 septembre 2026 · 5 min de lecture · 19 sources

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Le 21 septembre, dans la région dite « Niño 3.4 », au centre du Pacifique équatorial, la température de surface a dépassé de 3,05 °C sa moyenne habituelle, selon le Washington Post, soit la plus forte anomalie jamais enregistrée ; Science News retient 3,08 °C, au-delà des 3,02 °C de novembre 2015. Les jeux de données diffèrent à peine, le constat ne varie pas : l’épisode El Niño de 2026-2027 a déjà égalé ou battu le record du « super El Niño » de 2015-2016, alors que son maximum n’est attendu qu’aux alentours de décembre, comme l’a rappelé à l’AFP le climatologue Zeke Hausfather, de Berkeley Earth.

On ne mesure donc pas la fin d’un phénomène, mais son ascension. Paradoxe de cette fin septembre : la science a rarement été aussi précise, et l’argent de la prévention se fait attendre.

Un monstre annoncé depuis des mois

El Niño est une oscillation naturelle du Pacifique, qui bouleverse la circulation atmosphérique mondiale. Mais son ampleur actuelle défie les repères. D’après une analyse de Carbon Brief portant sur 674 simulations issues de quatorze groupes de modélisation, 96 % d’entre elles prévoient que l’épisode deviendra le plus puissant de l’ère des observations modernes. Le pic mensuel projeté avoisine 4,1 °C d’anomalie, contre 2,75 °C lors du record mensuel de 2015-2016, un écart supérieur, souligne le site britannique, à celui qui sépare le premier du cinquième El Niño le plus fort des cent cinquante dernières années.

Prudents, les auteurs rappellent qu’aucun système de prévision saisonnière n’a jamais été confronté à un événement de cette taille, et que les observations d’août sont restées environ 0,3 °C sous les prévisions. Reste que l’Organisation météorologique mondiale (OMM) a pour la première fois de son histoire jugé « exceptionnellement élevée », à près de 100 %, la probabilité que le phénomène persiste jusqu’en février 2027.

Si cette trajectoire se poursuit, il pourrait être plus fort que tout ce que nous avons observé depuis le début de notre surveillance.

Celeste Saulo, secrétaire générale de l’OMM

Le Centre climatique de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge parle, lui, de l’El Niño « le plus sûrement prévu » de l’histoire : les signaux sont stables depuis au moins février 2026 et les prévisions n’ont pas varié pendant sept mois consécutifs.

Une addition humaine déjà lourde

Les effets, eux, n’attendent pas le pic. Selon l’AFP, l’Amérique centrale traverse une sécheresse que ses habitants disent sans précédent de mémoire d’homme, avec des champs arides, des récoltes en baisse, des pertes de bétail et des pénuries alimentaires. Le phénomène a également perturbé le fonctionnement du canal de Panama, la pêche à l’anchois au Pérou, et attisé les incendies en Indonésie.

Le 23 septembre, le Climate Impact Lab, basé à l’université de Chicago, a publié une estimation saisissante : la chaleur liée à El Niño pourrait causer 451 000 décès supplémentaires entre juin 2026 et février 2027, au-delà de la mortalité habituelle due aux fortes températures. Le nombre de jours de chaleur extrême augmenterait de 44 % par rapport à une année normale. Le Nigeria paierait le plus lourd tribut entre septembre et février, avec 31 400 morts supplémentaires, devant l’Indonésie (19 300) et le Soudan (17 600). « Renforcer les interventions d’urgence et mieux cibler nos efforts peut sauver de nombreuses vies cette année », a plaidé auprès de CNN la co-autrice du rapport, Tamma Carleton, professeure à l’université de Californie à Berkeley.

S’y ajoute la facture économique : jusqu’à 20 milliards de dollars pour le seul continent africain, selon la Banque africaine de développement citée par Reuters en juillet. Allianz Research anticipe en outre une poussée d’inflation alimentaire en Asie, jusqu’à 2,3 points en Indonésie, le sucre, l’huile de palme et le riz étant les denrées les plus exposées.

Anticiper coûte moins cher, mais personne ne paie

En juin, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et le Programme alimentaire mondial (PAM) ont lancé un appel conjoint de 202 millions de dollars pour protéger jusqu’à 8,8 millions de personnes dans vingt-deux pays à haut risque, dont plus de la moitié en Afrique. Le principe de cette « action anticipatoire » est éprouvé : distribuer argent liquide et semences résistantes, protéger le bétail, stocker l’eau avant la catastrophe plutôt qu’après. Selon les deux agences, chaque dollar investi en amont peut éviter jusqu’à sept dollars de pertes et de frais de secours.

Trois mois plus tard, le compte n’y est pas. Selon Rein Paulsen, directeur des urgences et de la résilience à la FAO, cité par l’AFP le 25 septembre, l’appel n’a reçu qu’environ un cinquième des sommes demandées, soit une quarantaine de millions de dollars. « Le financement est un défi bien réel, qui limite notre capacité à faire ce que nous savons pouvoir atténuer et réduire l’impact des inondations ou des sécheresses », a-t-il déclaré. De retour d’une mission au Soudan, il a rappelé à Nairobi, selon l’agence Xinhua, que sur les 193 millions de dollars demandés pour le programme de la FAO dans ce pays, seuls 44,1 millions avaient été reçus.

Les Nations unies se disent prêtes à débloquer jusqu’à 100 millions de dollars de leur Fonds central d’intervention pour les urgences humanitaires (CERF), dont plus de 28 millions déjà alloués à sept pays, parmi lesquels Djibouti et l’Éthiopie. Ces montants, rapportés aux 20 milliards de dommages redoutés pour la seule Afrique, disent l’asymétrie du moment : on sait chiffrer la catastrophe, on peine à financer ce qui permettrait de l’amortir. Les précédents sont pourtant connus : en 1997, un El Niño de force comparable avait causé près de 3 000 morts par inondation en Afrique de l’Est, rappelle le Centre climatique de la Croix-Rouge.

La répétition générale d’un monde au-delà de 1,5 °C

L’effet d’El Niño sur la température mondiale se manifeste avec plusieurs mois de retard ; c’est donc 2027 qui en portera l’essentiel. Selon les projections de Zeke Hausfather pour Carbon Brief, l’année prochaine aurait 92 % de chances de devenir la plus chaude jamais mesurée et 94 % de dépasser 1,5 °C de réchauffement, avec une estimation centrale de 1,71 °C.

Ce pic ne sera pas seulement conjoncturel. Le 2 septembre, le Programme des Nations unies pour l’environnement a publié un rapport, Limiting Overshoot, qui tient pour acquis le franchissement durable du seuil de 1,5 °C, probablement dans les toutes prochaines années ; même le scénario le plus optimiste y culmine à 1,8 °C. Le super El Niño offre un avant-goût de ce monde du « dépassement ». Lors du sommet climat convoqué par António Guterres le 23 septembre, en marge de l’Assemblée générale, le secrétaire général a lancé : « Nous devons répondre à cet appel par des actes, et nous n’avons pas un instant à perdre. »

La COP31 s’ouvrira à Antalya, en Turquie, le 9 novembre, alors que le phénomène approchera de son maximum. La question qui s’y posera est moins scientifique que politique. Si les pays riches ne parviennent pas à réunir 200 millions de dollars pour protéger les populations face à la catastrophe la mieux prévue de l’histoire climatique, que vaudront leurs promesses de financer l’adaptation à un réchauffement devenu, lui aussi, prévisible ?

Sources 19

The Washington Post, Science News, Carbon Brief et 15 autres médias
  1. The ongoing El Niño has officially reached record levels The Washington Post, 21 septembre 2026 washingtonpost.com
  2. This year’s El Niño just broke a record months before it’s expected to peak Science News, septembre 2026 sciencenews.org
  3. Analysis: ’Super El Niño’ breaks ’remarkable’ all-time record Carbon Brief, septembre 2026 carbonbrief.org
  4. State of the climate: Rapidly developing El Niño raises chance of record-warm 2026 Carbon Brief, 2026 carbonbrief.org
  5. El Niño : le phénomène égale un record d’intensité RTS / AFP, septembre 2026 rts.ch
  6. El Niño set to become very strong, raising risks of extreme weather into 2027 Organisation météorologique mondiale, septembre 2026 wmo.int
  7. An exceptional El Niño demands an exceptional response OMM, Celeste Saulo, septembre 2026 wmo.int
  8. ’El Niño 2026–27: no excuse for inaction’ Centre climatique de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, 2026 climatecentre.org
  9. Super-sized El Niño could cause more than 450,000 heat deaths by February, study suggests CNN, 23 septembre 2026 cnn.com
  10. More than 451,000 Heat Deaths Projected from Super El Niño Climate Impact Lab, 23 septembre 2026 impactlab.org
  11. Africa facing up to $20 billion economic hit from ’super’ El Niño, AfDB climate chief warns Reuters, juillet 2026 tradingview.com
  12. Super El Niño risk: more inflation in Asia, oversupply in Latin America yet little disruption in financial markets Allianz Research, 15 juillet 2026 allianz.com
  13. Bracing for El Niño: FAO and WFP launch joint appeal to protect 8.8 million people from extreme weather events FAO, juin 2026 fao.org
  14. UN receives just one-fifth of funds needed to prepare for El Niño crisis Africanews / AFP, 25 septembre 2026 africanews.com
  15. UN official urges more funding as El Nino threat looms over Horn of Africa Xinhua, 27 septembre 2026 english.news.cn
  16. UNGA: Appeal to global leadership to act before El Niño strikes OCHA, 2026 unocha.org
  17. UNEP: World set to cross 1.5°C global warming, but can still limit, adapt to and return from higher temperatures PNUE, 2 septembre 2026 unep.org
  18. Overshoot of Paris Agreement and the Looming Super El Niño Drive Urgent Calls for Global Climate Action at UNGA 81 Inter Press Service, septembre 2026 ipsnews.net
  19. The Road to Antalya CCNUCC, 2026 unfccc.int

No 1 · Mardi 29 septembre 2026

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